Solaris

Publié le par T


« Nous n’avons pas besoin d’autres mondes. Nous avons besoin de miroirs » S Lem

 

J’ai découvert cette œuvre de Stanislas Lem il y a quelques années de cela via l’adaptation cinématographique de 1972. En plein dans ma période Tarkovski je restai pourtant assez perplexe face à ce film au contenu intéressant mais au visuel soviétisant, kitsh, poussiéreux, en complet décalage avec le reste de la filmographie de Tarko (ses autres réalisations sont souvent d’une beauté exceptionnelle!). J’ai appris bien plus tard, en lisant ses écrits, qu’il se désintéressait totalement de la Science-Fiction et que son adaptation (sous couvert de réponse Soviétique au 2001 de Kubrick) n’était en fait pour lui qu’un prétexte au développement d’un contenu humain/psychologique/philosophique… Quelques temps plus tard je vois l’adaptation de 2002, celle de Soderbergh : Exit la finesse psychologique de Tarkovski, noyée  ici par une vague de mélo larmoyant. En revanche il faut avouer que cette version est une belle réussite esthétique… Allez savoir pourquoi il m’a fallu tout ce temps pour retourner à la source, à savoir le livre de Stanislas Lem. Et bien voila, c’est chose faite, et je ne suis pas déçu.

 

 « Une équipe scientifique débarque sur Solaris, un monde inhabité tournant autour de deux soleils.
L'immense océan protoplasmique qui recouvre entièrement la planète reste depuis des siècles un irritant mystère. Dès son arrivée, le Dr Kelvin est intrigué par le comportement du physicien Sartorius et du cybernéticien Snaut, qui semblent terrorisés par la visite d'une femme (…) Impossible... À moins qu'une entité intelligente n'essaie d'entrer en contact avec eux en matérialisant leurs fantasmes les plus secrets, et qu'en l'océan lui-même réside la clé de cette énigme aux dimensions d'un monde. 
»

Deux pistes essentielles : 1- La rencontre avec une intelligence extra-terrestre/ 2- Notre identité d’être humain.

 

   -Premier thème, celui du Contact: Notre plus grande erreur est  le caractère humanoïde de nos représentations de ces étrangers. L’imagination humaine, sous un vernis exotique, se contente souvent de broder autour d’une base invariable: Jambes, bras, tête, yeux (par deux, ou par trois pour les plus subversifs). Parfois le model est animal (mammifère, reptile, insecte) mais au fond c’est la même erreur.  Illusion qui s’étend aux caractéristiques comportementales: L’humanité est, dans son ensemble, violente, territoriale, dominatrice > Ils doivent donc l’être aussi. Avec notre manie de tout ramener à nous, plutôt que d’envisager la question de la vie dans l’univers sous un angle philosophique nous avons inconsciemment projeté nos peurs sur ces êtres, plongeant le débat dans l’irrationnel (A une époque où « dieu est mort » les extra-terrestres remplaceraient-ils pas les démons?). L’erreur anthropocentrique n’est pas que "populaire", les scientifiques logent à la même enseigne: Il recherchent des formes de vies basées sur le carbone, évoluant sur des planètes rocheuses d’à peu près la masse de la terre (planètes dites Telluriques) et dotées d’oxygène, d’eau liquide, etc. Les découvertes en exobiologie ont pourtant démontré, et pas plus loin que sur notre bonne vieille terre, le caractère démodé de nos conceptions. Il suffit pour cela de s’intéresser aux organismes « extrêmophiles » (vivants en milieux acides, résistants à des températures extrêmes, au vide, à des pressions extraordinaires ou à des doses de radiation mortelles pour les autres organismes,etc). Concernant le milieu, pourquoi délaisser les géantes gazeuses, alors qu’il serait concevable d’y trouver des organismes en "suspension".  Pensons aussi à SETI, un programme d’écoute qui suppose qu’une race extraterrestre  ne peut que communiquer par ondes radio (et pourquoi pas par téléphone ? ou mieux : des signaux de fumée!). Intelligence et imagination ne vont pas forcément de pair et dans ce domaine les artistes vont souvent  plus loin que les scientifiques. Certains n’hésitent pas à dépasser ce carcan humanoïde. Stanislas Lem en fait partie. Imaginer une planète recouverte d’un pseudo océan pensant est quelque chose qui dépasse l’entendement. Et pourtant l'écrivain rend cela tout à fait crédible. Comment envisager un contact dans ce cas précis ? Si nous devions rencontrer une espèce « sociable », d’une taille de l’ordre du mettre, avec des organes intelligibles par la science humaine, alors il serait possible de communiquer car nous aurions quelques similitudes (nous permettant d'élaborer un échange sur une base commune). Mais comment dialoguer avec un océan? Solaris est unique: S’il pense ce ne serait alors qu’un éternel monologue. A moins qu’il ne communique avec des formes de vie identiques ailleurs dans l’univers, et d’une manière qui nous dépasse. Quoi qu’il en soit, comment cet océan percevrait-il l’homme ? Nous ne serions que des grains de poussière pour lui. Inversement : Pourrions nous comprendre une pensée si radicalement différente de la notre ?


   -Second thème, celui de l’identité humaine : Des visiteurs apparaissent de façon inexpliquée. Mais pas n’importe quels visiteurs, car tous ont un rapport avec les occupants de la station. Ainsi Kelvin est confronté à sa femme Harey. Du moins en apparence car sa compagne est morte quelques années plutôt. Après l’effroi initial, une fois acquise la conviction qu’il n’y a pas de danger immédiat, la question de l’identité de ces apparitions se brouille. Il est facile au début de les considérer comme des monstruosités, mais avec le temps ils s’humanisent. Ainsi Harey finit par se poser des questions, à se demander ce qu’elle fait là et pourquoi elle se souvient de si peu de choses… L’océan les a créé en se basant sur les souvenirs des habitants de Solaris. Nos souvenirs étant flous, incomplets et partiaux il est logique de se dire que ces apparitions ne sont que de pâles copies. Et pourtant, une fois isolé le caractère anormal de leur présence  il est moins évident de se prononcer. Qu’est-ce qui fait de nous des humains ? Un corps ? Une âme ? Des souvenirs ? Et bien dans ce cas il faut admettre l'humanité de ces visiteurs, car ils sont un corps solide, une pensée et des souvenirs (même s’ils sont incomplets). Il est évident qu’il ne s’agit pas des individus originaux, mais peut-on pour autant leur refuser le droit d'être considerés comme humains? Kelvin finit par trancher: Harey n’est pas celle qui est morte quelques années plus tôt, mais une autre qu’il aime pour ce qu’elle est. Il finit donc par lui accorder le droit à l’humanité (que refusent Snaut et Sartorius, les autres habitants de la station). Vous pensez sans doute ce débat ne nous concerne pas. Je vois pourtant trois pistes, encore du domaine de la science fiction mais pas pour bien longtemps : L’intelligence artificielle / la « sauvegarde » de la personnalité / le clonage. Imaginons une I.A., autonome, capable d’apprendre, de prendre des décisions et de réfléchir sur elle-même. Considérerons nous qu’il s’agit d’un individu? Quels seront nos critères d’évaluation?... Et s’il nous était possible, avant de mourir, de sauvegarder notre personnalité au sein d’une matrice intelligente? Qu’est-ce qui nous différencierait de cette sauvegarde, capable de penser, de sentir, et possédants notre personnalité et nos souvenirs?… Il sera crucial de passer par les même réflexions que kelvin : Qu’est-ce qui caractérise l’humain, la vie, l'intelligence?
Mais rien n'empêche d'y penser dès maintenant...

 

filmographie:                                                                                       A lire :

the day the Earth stood still (Robert Wise 1951)                                  Solaris – Stanislas Lem

Solaris (Andrei Tarkovski 1972)                                                         Rendez-vous avec Rama – Arthur C Clarke

rencontre du 3ème type (Steven Spielberg 1977)                                   contact Carl Sagan

Abyss (James Cameron 1989)                                                              demain les chiens – Clifford Simak

simple mortel (Pierre Jolivet 1991)                                                     Blade Runner – Philip K Dick

contact (Robert Zemeckis 1997)                                                          La fourmi électrique – nouvelle de K. Dick

Solaris (Steven Soderbergh 2002)

 

A voir : l’équation de Drake - le paradoxe de Fermi - sondes Voyager


 

 

 

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